LE 8 AOÛT 1664, DATE DE LA FONDATION DE CHAMPLAIN. BONNE FÊTE CHAMPLAIN!

par René Beaudoin, historien, résident de Champlain depuis 1985

Chaque année depuis 2004, le dimanche le plus près du 8 août, tous les Champlainois et Champlainoises sont invités par le Conseil municipal à souligner la fête anniversaire de la municipalité. Les pays ont leurs fêtes nationales, Champlain a désormais sa fête locale. La date du dimanche le plus près du 8 août a été retenue comme jour de fête anniversaire de Champlain parce que le 8 août est la date de concession de la seigneurie de Champlain à Étienne Pezard de La Touche en 1664 par le gouverneur Mésy et monseigneur de Laval. Champlain se dirige donc vers ses 350 ans d'histoire. Pour présenter les origines de Champlain, je reprends ici ce texte paru l'an dernier.

Le problème de la fondation

En quelle année la municipalité de Champlain a-t-elle été fondée? Voilà une question plutôt embêtante, cela dépend des avis. En fait, cela dépend de l'interprétation qui peut être donnée aux documents. Une chose est certaine, Champlain n'a pas été fondée en 1679. Il est vrai qu'il y a eu de belles et grandes fêtes du " tricentenaire " en 1979 mais dans les faits, cette année-là, Champlain avait déjà 315 ans! En 1679, Champlain comptait déjà une quarantaine de familles et une population d'un peu plus de 250 personnes(1) . Plusieurs d'entre elles y étaient établies depuis quatorze ans. Toutes les terres situées le long du fleuve étaient déjà concédées(2) . Quelque 900 arpents étaient déjà mis en valeur(3) , soit environ le quart de chacune des terres concédées (les terres mesuraient en général 2 par 40 arpents)(4) . Pour répondre aux besoins de cette jeune communauté paroissiale, un moulin à farine était en activité depuis au moins 1671 et la première église fut construite entre 1666 et 1671(5) pour remplacer la chapelle du fort La Touche(6) . En résumé, tout était en place à Champlain depuis 10 à 15 ans lorsqu'arriva l'année 1679.

Quelle est alors la date de fondation de Champlain? Il n'existe aucun document, pour Champlain comme pour toutes les autres localités, intitulé "Acte de fondation de …". Il n'est pas si facile de dire la date de fondation d'une localité. Il faut s'appuyer sur les documents d'archives, certes. Mais ce qui fait problème, c'est de déterminer parmi les dates clés des origines d'un lieu quel est l'événement qui peut être considéré comme l'événement fondateur du lieu, l'événement à partir duquel le lieu a commencé à exister, le déclencheur qui lui donne naissance. Est-ce la première mention du toponyme? l'arpentage initial des terres? la concession de la seigneurie? les premières concessions de terre? l'arrivée du premier colon? les premiers établissements permanents ou l'érection civile? S'agit-il de l'ouverture des registres paroissiaux ou de l'érection canonique de la paroisse? etc. On le voit, ce n'est pas aussi simple que cela en a l'air puisque voilà autant d'événements considérés comme étant fondateurs de lieux au Québec.

Il en est de même pour toute la province de Québec. Le Québec a-t-il été fondé en 1534 lors du premier voyage de Jacques Cartier? ou en 1535 lors de son voyage sur le Saint-Laurent? ou par les Basques lors de leurs nombreux séjours de pêche à partir des années 1580? ou par Samuel de Champlain lors de son voyage de 1603? ou en 1608 avec la construction du premier poste permanent à Québec? Voilà qu'il y a place à bien des opinions sur des faits réels. Pour la fondation de la province de Québec, les Français retiennent la date de 1535 tandis que les Québécois retiennent celle de 1608, d'autres diront 1867.

Les événements fondateurs à Champlain

Qu'en est-il à Champlain? Samuel de Champlain s'arrête aux environs de la rivière Champlain en 1603. Le nom Champlain apparaît la première fois en 1632. La première terre a été concédée le 16 août 1643 à Jacques Aubuchon de Trois-Rivières qui deviendra le premier défricheur avant de la revendre en 1645. La partie ouest de la municipalité, dans le Haut-de-Champlain, s'étend sur le fief Marsolet et le fief Hertel concédés le 5 avril 1644. Jacques Hertel se serait fait construire(7) sur son fief dès 1645 mais il continue à habiter Trois-Rivières. Les terres de ces deux fiefs n'ont été concédées qu'à partir de 1666. Tout le reste de la municipalité s'étend sur la seigneurie de Champlain concédée le 8 août 1664 dont les premières terres ont été concédées en 1665(8). Un fort et une chapelle ont été construits en 1664-65. Les registres paroissiaux s'ouvrent en 1665 . La paroisse a été érigée canoniquement en 1684. La municipalité actuelle est issue de la fusion, en 1982, des municipalités de la paroisse (1845) et du village (1917).

La fondation de Champlain

Lequel de ces événements peut être considéré comme fondateur à Champlain? Est-ce 1603, 1632, 1643, 1644, 1645, 1664, 1665, 1679, 1684, 1845, 1917 ou 1982? Quant à moi, je choisis celle de la concession de la seigneurie, le 8 août 1664, parce que les tentatives amorcées en 1643-1645 sur la seigneurie ou dans les fiefs n'ont pas porté leurs fruits, principalement à cause de la menace iroquoise qui perdure jusqu'en 1665. Cet incessant danger peut expliquer pourquoi les terres ne sont pas concédées avant 1665 et pourquoi la seigneurie de Champlain fut concédée à un militaire de carrière, Étienne Pezard de La Touche, qui entrepris immédiatement la construction d'un fort permanent à Champlain.

Cela dit, retenons que l'histoire est une science discursive, ce qui signifie que les explications ne sont jamais définitives, finales, et qu'elles changent ou évoluent au gré des découvertes de nouveaux documents ou des compréhensions. L'histoire met donc en jeu des documents et un interprète qui est l'historien. Une date ne change pas, certes, mais une explication peut varier. L'histoire doit susciter la discussion. Lorsque la plupart des historiens s'entendent sur une explication, peut-être commence-t-on alors à s'approcher de la vérité. Bonnes réflexions et bonne fête à tous les Champlainois et Champlainoises.

1. Recensement de 1681 dans Benjamin SULTE, Histoire des Canadiens-français, 1882, vol. 5, p. 89.
2. Marcel TRUDEL, Le terrier du Saint-Laurent en 1674, tome 1 De la côte-Nord au lac Saint-Louis, Montréal, Méridien, 1998, pp. 382-392.
3. 911 arpents en compilant les données du recensement de 1681 dans SULTE , pp. 62-63, ou 833 arpents selon Prosper CLOUTIER, Histoire de la paroisse de Champlain, tome 1, Trois-Rivières, Le Bien Public, 1915, p. 179.
4. Les terres concédées mesuraient au moins 4300 arpents en compilant les données de TRUDEL, pp. 382-392.
5. TRUDEL, p. 383.
6. Claude DURAND, Les cimetières de Champlain, Champlain, chez l'auteur, 1994, p. 9-10.
7. Un fort, selon Cloutier p. 40
8. Archange GODBOUT, Pionniers de la région trifluvienne. / Pauline BÉLANGER et Yves LANDRY, Inventaire des registres paroissiaux catholiques du Québec (1621-1876), Montréal, PUM, 1990, p. 44. / DURAND, pp. 11-12. L'année 1679 est bien la date d'ouverture des plus anciens registres conservés de Champlain. Mais dans les faits, il avait existé des registres plus anciens remontant à 1665 et disparus au cours du 19e siècle.